L’idée de la taxe carbone est assez simple : augmentons les prix des biens et services dont la fabrication et la consommation requiert l’émission de gaz à effet de serre (par exemple, le carburant pour faire tourner les moteurs des véhicules particuliers et des transporteurs routiers, ou l’énergie nécessaire au chauffage et à l’eau chaude des domiciles) afin d’inciter les consommateurs à s’en détourner, et à se convertir aux énergies durables et à l’efficacité énergétique. Au cœur de ce raisonnement, se loge la conviction que les acteurs économiques sont essentiellement mus par la recherche de leur intérêt. Ce discours porte un nom : la théorie de l’acteur rationnel. C’est le modèle de l'Homo oeconomicus, noyau dur de la théorie économique classique et néo-classique, selon lequel les individus ne raisonnent et n'agissent qu'en termes de calculs coûts-bénéfices.

Ainsi, automobiliste au quotidien, je vais changer de véhicule et acquérir une voiture «propre». Ou habitant en banlieue pavillonnaire, je vais me rapprocher du centre ville. Ou encore, installé en zone rurale dans une maison individuelle chauffée au fioul, je vais m’équiper en éolienne. Selon l’économiste Christian Gollier, l’élasticité de la demande vis-à-vis du prix est particulièrement forte pour l’énergie à moyen et long terme. Même analyse pour Jacques Le Cacheux de l’Ofce : en matière de consommation d’énergie, la demande s’adapte à moyen terme car il existe des technologies alternatives à portée de main. Le succès du bonus-malus automobile leur a offert une confirmation empirique beaucoup plus rapide que prévu.

La semaine dernière, pendant la conférence d’experts sur la contribution climat énergie, ce fut donc un feu d’artifice de courbes d’évolution de coût marginal, d’intégrales coûts-bénéfices et de tableaux d’effets de propagation… Un plaisir palpable parcourait la salle après ce shoot de statistiques, enivrée par les prouesses des calculs si bien servis par les infographies projetées en power point. Et les non économistes se tassaient un peu sur leur chaise, soudain bien seuls. Etaient-ils si nombreux d’ailleurs parmi le parterre d’experts réunis par les ministères de l’économie et de l’écologie? Pas sûr. A la tribune en tout cas, pas de sociologue, pas d’urbaniste, pas d’élus de collectivités territoriales, pas de philosophes de la mobilité. Un chercheur du Credoc. Pas d’analystes du rapport au confort domestique ni de psychologue. C’est un élève ingénieur, se présentant comme «stagiaire» qui a un peu cassé l’ambiance. Si la taxe carbone n’augmente que de 7 centimes le prix du litre d’essence, vais-je le voir ? s’interroge-t-il. Quel ménage va s’astreindre au complexe calcul du bénéfice marginal qu’il retirera dans 15 ans, compte tenu de ce que sera alors le prix de la tonne de CO2, s’il entreprend aujourd’hui des travaux de rénovation thermique de son logement ? Combien de temps agriculteurs et petites entreprises ont-ils mis en France dans les années 60 à maîtriser le calcul de la TVA ? Dans quelle mesure les ménages auront-ils les moyens (information, temps, compétence) de se convertir à la comptabilité carbone ? Pierre Radanne, président de l’association 4D, se fit plus cruel : «Je préviens nos amis économistes, aucun ménage ne calcule d’intégrale au moment d’acquérir un bien ou un service !». Le problème de l’application de la théorie du choix rationnel aux ménages, c’est qu’elle suppose d’eux la tenue d’une comptabilité à moyen terme que seules les entreprises et les administrations sont obligées de tenir. Un placage forcé de l’une aux autres pourrait créer une illusion dommageable. D’abord, en sous-estimant le niveau minimum du prix du carbone nécessaire pour que les ménages ne puissent pas ne pas le prendre en compte dans leur consommation. Ensuite, en minimisant les autres facteurs pesant sur leur comportement : captivité aux hydrocarbure des péri-urbains et des ruraux (problème aigu de l’absence de transport banlieue à banlieue), inégalités sociales et géographiques, inégalités de revenu, manque d’information, cours des loyer et des prix de l’immobilier…

TofTC.jpg Maison en construction devant une barre d'immeuble, Copenhague, juin 2009.

Sans approche critique de la théorie du choix rationnel, l’esthétisme intellectuel de la taxe carbone et la brillance de ses fondamentaux statistiques pourraient s’avérer trompeur. Se focaliser uniquement sur la création d’une taxe carbone, qu’elle prenne la forme d’une contribution climat énergie ou d’une taxe sur le carbone ajouté, procède d’une vision borgne. Il faut d’un même allant : raidir les normes d’émissions des voitures, massivement investir dans les transports en commun (c’est dans le domaine des transports que les consommations d’énergie augmentent le plus), mettre le paquet sur la recherche en énergies renouvelables et sur l’efficacité énergétique. Arrêter de construire autoroutes et aéroports, ne plus subventionner la mobilité. Sinon, la révolution fiscale annoncée promet d’accoucher d’un beau « pschiiiit» écologique.